Stades : Après les incidents de ce weekend (16-17.05.2009 à Zurich et à Sion)

 20/05/2009

Pourquoi rien ne change face aux hooligans

VIOLENCE

Ces derniers week-ends, des supporters se sont affrontés dans ou autour des stades. Un an après l’Euro, la Suisse paraît bien démunie face à cette flambée. Et les clubs comme les autorités se renvoient la balle.

Les ultras les plus violents peuvent être identifiés et surveillés depuis l’entrée en vigueur de dispositions spéciales en vue de l’Euro 2008.

Laurent Aubert | 20.05.2009 | 00:03

Ce soir, au Stade de Suisse à Berne, Sion affronte Young Boys en finale de la Coupe. Pour une fois, cette 84e?édition ne se déroulera pas dans le climat de sérénité qui préside généralement à la fête du football. Le 13 avril déjà, la demi-finale entre Sion et Lucerne avait tourné à la confusion. Pire, les dernières rencontres du championnat ont été émaillées de nombreux incidents. Chaque week-end, des supporters se sont affrontés ou ont bombardé de fusées le camp adverse. Lundi, Christian Gross, l’entraîneur du FC Bâle, a même été agressé dans un tram zurichois.

Cette violence, qui n’a pas non plus épargné les patinoires, pose la question de l’efficacité des mesures anti-hooligans. Entrée en vigueur le 1er janvier 2007, une modification urgente de la loi fédérale sur la sécurité intérieure (LSI) permet de ficher les fauteurs de troubles et de prononcer diverses mesures d’interdiction graduées à leur encontre. Dès le 1er janvier 2010, ce dispositif sera repris dans un concordat pour des raisons de souveraineté intercantonale. Quinze cantons – Vaud suivra cet automne – l’ont déjà ratifié. Détail piquant, le Grand Conseil zurichois s’y est rallié lundi au terme d’un débat express.

Mesures «incisives»
Ancien administrateur du Servette et conseiller national (PLR/GE), Christian Luscher juge positivement cet outil: «Ces mesures sont bonnes, proportionnées et compréhensibles pour les personnes à qui elles sont susceptibles d’être infligées. Elles sont même assez incisives face à celui qui se comporte mal.» Pour l’avocat, il convient maintenant de laisser un peu de temps à la police pour les appliquer avant de juger de leur efficacité: «On dispose de peu de recul pour tirer un bilan puisque ce dispositif a été adopté dans la perspective de l’Euro 2008.»

Christian Luscher estime que des polices comme celles de Genève ou de Berne ont l’expérience des matches à risque, et sont en mesure de faire le meilleur usage de l’arsenal anti-hooligans. Ailleurs, l’efficacité dépendra de l’emploi qui en sera fait. «Bonnes ou mauvaises, des mesures ne servent à rien si elles ne sont pas appliquées.»

Chef planification et communication à la police cantonale neuchâteloise, Pascal Luthi souligne que les mesures reposent sur l’identification des fans violents: «Et il n’est pas du tout évident de mener simultanément une mission de rétablissement de l’ordre et d’identifier les fauteurs de troubles. Se concentrer sur les seconds, c’est s’en prendre à l’arbre qui cache la forêt.»

Certains, comme le directeur de la Swiss Football League, Edmond Isoz, insistent pour que la police entre enfin dans les stades. Mais, comme le reconnaît franchement Judith Hödl, de la police municipale de Zurich, les forces de l’ordre ont toujours été réticentes à mobiliser de gros effectifs le week-end.

D’autres soulignent que la plupart des incidents se produisent à l’extérieur, sur le domaine public. Des débordements qui forcent désormais les polices à sortir davantage de leurs casernes. A l’avenir, elles pourraient être amenées à employer plus massivement les interdictions de périmètre figurant à l’arsenal anti-hooligans.


La police ne peut pas intervenir dans les stades

Interview d'Edmond Isoz, directeur de la Swiss Football League. (Crédit photo: ALLESSANDRO DELLA VALLE)

– Edmond Isoz, en tant que directeur de la Swiss Football League (l’organe qui régit les championnats de Super League et Challenge League), comment jugez-vous la situation?
– C’est pénible. Le sujet est très préoccupant.

– Quel est le rôle de la Swiss Football League en matière de sécurité?
– La sécurité est du ressort des clubs. De notre côté, nous avons mis en place un cadre qui place les membres devant leurs responsabilités.

– Concrètement?
– Les équipes qui participent aux championnats de Super League et de Challenge League doivent répondre à tout un catalogue de mesures contraignantes. De notre côté, nous avons mis en place, depuis environ cinq ans, une commission de sécurité et une commission des fans composée d’experts. Ces personnes très compétentes sont présentes à chaque match. Il est aussi de leur ressort de valider le concept de sécurité fourni par chaque club à chaque début de saison.

– Quel est le budget sécurité des clubs de l’élite?
– Chaque saison, les clubs dépensent 8 millions pour les frais liés à la sécurité. Sur un ensemble de 180 matches, on arrive à la moyenne de 50?000?francs. Ce n’est pas rien. Surtout si l’on rapporte ce chiffre aux quelques centaines d’énergumènes qui posent problèmes.

– Monsieur Isoz, mais que fait la police?
– Le discours des chefs cantonaux de la police est que leurs hommes ne sont pas formés pour intervenir dans les stades. Dans les enceintes, la sécurité est donc assurée par des sociétés privées dont les employés ne sont pas habilités à effectuer des arrestations… Voilà la situation actuelle.

GRÉGOIRE SURDEZ


Une formation lacunaire n’explique pas tout

Interview de Pascal Luthi, chef planification et information à la police cantonale neuchâteloise. (Crédit photo: DR)

– Pascal Luthi, pourquoi la police est-elle absente des stades?
– Les stades relèvent du domaine privé. Le propriétaire ou l’organisateur est donc responsable du maintien de l’ordre. Pour cela, il recourt à des sociétés privées de sécurité. L’intervention de la police est subsidiaire: elle entre dans le stade si le service d’ordre est débordé ou si des délits graves ont été commis. A Neuchâtel, si nous sommes en principe absents, nous maintenons un contact permanent avec la sécurité et sommes prêts à intervenir.

– La loi sur la sécurité intérieure, relayée dès 2010 par un concordat, change-t-elle quelque chose à cet état de fait?
– Cela ne change pas fondamentalement le travail de la police. Mais cette législation fournit quelques outils supplémentaires contre des personnes répertoriées, qui peuvent être empêchées de se rendre au stade. Il faut comprendre que leur application est assez lourde et compliquée. Ces mesures ne peuvent pas empêcher toutes les formes de violence.

– Peuvent-elles être efficaces tant qu’un fichier étoffé n’a pas été constitué?
– Ce qui compte, c’est qu’il répertorie les personnes qui posent problème. Mais elles sont souvent difficiles à identifier.

– Les policiers ne seraient pas assez formés au maintien de l’ordre en Suisse…
– Le reproche est un peu simpliste. Le maintien de l’ordre est une problématique assez récente, il est vrai, dans notre pays. Mais les polices s’entraînent. A Neuchâtel, nous avons des plans d’intervention et sommes déjà intervenus au stade. Je ne crois pas que les violences actuelles s’expliquent par un déficit d’expérience de la police.


EDITORIAL DE FRANCOIS RUFFIEUX

Plus question de tergiverser

Il fut un temps où la rencontre sportive trouvait un prolongement naturel dans les discussions autour d’un verre et dans une ambiance bon enfant. Pour ces instants savoureux, les amateurs de rugby avaient trouvé une jolie expression: la troisième mi-temps. Aujourd’hui, le public s’est diversifié. Des business seats aux populaires, un large échantillon de population a pris place: des familles, des adolescents aussi, qui ont fait du stade un lieu de rencontre très prisé. Tout irait donc pour le mieux si une frange plus dure de pseudo-supporters ne venait gangrener le spectacle.

En s’autoproclamant «ultras», ces dangereux visiteurs annoncent pourtant la couleur. Ils sont capables de tout, y compris des pires excès. A Bâle, en 2006, alors que le FC Zurich avait privé le FC Bâle du titre de champion de Suisse dans les ultimes secondes du match, les débordements avaient tourné à la guerre civile aux abords du Parc St Jacques. Gros dégâts matériels et nombreux blessés à l’appui. Trois ans plus tard, il faut se rendre à l’évidence: la leçon n’a pas été retenue. Dimanche, à Zurich, une catastrophe a été évitée de justesse à l’intérieur du Letzigrund, où quelques malheureux «stewards» se sont retrouvés livrés à plusieurs centaines de féroces crétins.

Il appartient aux autorités politiques de régler enfin un problème de société qui dépasse largement le cadre sportif. Mais si elles n’ont pas démontré jusque-là un réel empressement dans cette mission de salubrité publique, il faut reconnaître qu’elles se heurtent à un vide juridique. D’autres pays ont pourtant réussi à le combler en élaborant des mesures spécifiques pour réprimer ce type de vandalisme.

Plus question donc de tergiverser. Une solution doit être rapidement trouvée. Sous peine de voir la troisième mi-temps virer au drame.

 

Cinq mesures

LE FICHIER HOOGAN répertorie les hooligans au niveau fédéral. Accessible aux polices cantonales, municipales et aux clubs.

L’INTERDICTION DE VOYAGER empêche un supporter de suivre son équipe à l’étranger. Elle relève, comme Hoogan, de la loi fédérale sur la sécurité intérieure.

L’INTERDICTION DE PÉRIMÈTRE aux abords d’un stade est prononcée par les cantons à l’encontre d’une personne pour une période déterminée.

L’OBLIGATION DE SE PRÉSENTER A LA POLICE à une heure déterminée est infligée lorsque l’interdiction de périmètre a été violée ou est insuffisante.

LA GARDE À VUE pour les personnes soupçonnées de projeter des actes de violence graves lors d’une manifestation sportive est prononcée lorsque aucune autre mesure n’est efficace. Durée maximale: vingt-quatre?heures.