Marseille, sur un air de libération

 10/12/2008

Simon Meier, envoyé spécial à Marseille

• Santos Mirasierra, le supporter de l'OM détenu depuis plus de deux mois à Madrid, rentrera chez lui ce mercredi.
• Le soulagement était palpable hier soir en marge de la rencontre de Ligue des champions contre l'Atletico. Même si tout n'est pas réglé...

Brasserie du Stade, mardi, 15h58. L'agitation qui remue le quartier général des Ultras marseillais depuis deux heures débouche sur une explosion de joie. Déposée le matin même à Madrid, la demande de libération sous caution de Santos Mirasierra, le supporter phocéen emprisonné depuis plus de deux mois (lire encadré), vient d'être acceptée. «Ce soir, on va se mettre une sacrée biture!» exulte l'un des membres du plus bouillant des huit groupes de soutien officiels à l'Olympique de Marseille. «Et en plus, on va battre l'Atletico et se qualifier pour la Coupe de l'UEFA!»

 Larmes, effusions, embrassades. Pour la première fois depuis les dérapages du 1er octobre dernier, le peuple olympien va pouvoir se consacrer à une rencontre de football sans vilaine arrière-pensée. La joie succède à la rancœur, la rage s'efface devant le soulagement. Santos, «grand frère martyr» de toute une région, devrait bientôt rentrer chez lui. Aussi décroche-t-on une partie des dizaines de banderoles qui réclamaient sa libération aux alentours du Stade-Vélodrome.

Contrairement à ce qui était prévu, les Ultras assisteront à la rencontre de Ligue des champions Marseille-Atletico. «Nous irons au stade. Ce soir (ndlr: hier), nous allons chanter aux yeux de l'Europe entière, pour soutenir l'OM et montrer que la dignité et le pacifisme peuvent payer», déclare, très émue, Corinne Morelli, l'une des cibles des matraques madrilènes au Stade Vicente-Calderon. «Mais la mobilisation doit continuer. J'espère que cette fois, il y aura un procès normal et non une mascarade où on ne laisse aucune chance à la défense.»

«Libéré sous caution ne veut pas dire acquitté», confirme Cyril, prudent. «Ce qui me dérange, c'est que Santos n'aurait jamais été libéré sans le match de ce soir. Ce n'est pas un hasard, c'est la preuve que quelque chose cloche au niveau de la justice. C'est une parodie depuis le début!» Gilles Rof, journaliste indépendant qui prépare un documentaire sur l'affaire, nourrit lui aussi des doutes quant au caractère équitable du premier jugement: «Hormis le témoignage plein de contradictions d'un policier qui a reçu un siège sur la figure, il n'y a pas de preuve. Au procès, la traduction était exécrable. Les images fournies par la défense n'ont pas été visionnées. Les témoins marseillais n'ont pas été entendus, ils ont été ridiculisés. Ce qu'il s'est passé est hallucinant. Lors de sa plaidoirie, le procureur a commencé par énumérer les violences constatées ces derniers mois dans les stades espagnols. Là-bas, un Ultra est forcément un hooligan, on ne cherche pas à les comprendre. J'ai l'impression que Santos a payé pour l'exemple.»

Tandis qu'au zinc de la Brasserie du Stade, on siffle une tournée de Jet 27 à la santé du héros local, un début de collecte est organisé afin de réunir les quelque 6 000 euros de caution. «Non, les gars, gardez votre argent pour payer à boire», intervient Christophe, président du groupe. Le club, solidaire depuis le début, devrait mettre la main à la poche, lui qui a déjà endossé les frais de déplacement de la famille Mirasierra à Madrid. «Les dirigeants sont conscients qu'il n'y a pas que des anges dans les tribunes», dit Gilles Rof. «Mais là, ils n'ont pas hésité à unir leurs efforts à ceux des supporters. Guy Cazadamont, le responsable de la sécurité, s'est fait agresser dans la tribune de Vicente-Calderon. Il a compris, dans sa chair, qu'il y avait un problème. Le président Pape Diouf aussi, qui a essuyé des insultes racistes.»

Sénégalais de Marseille, le patron de l'OM avait multiplié les appels au calme ces derniers jours, craignant que des débordements, sous l'œil attentif de l'UEFA et des médias espagnols, ne nuisent au club et à Santos. Il a été entendu. Avant même que la bonne nouvelle ne tombe, les Ultras avaient brillé par leur discrétion. Sur le coup de midi, à l'aéroport de Marignane, ils n'avaient pas participé au jeu de piste consistant à deviner par quelle porte dérobée débarqueraient les joueurs de l'Atletico. Ceux-ci seront escortés par des dizaines de véhicules policiers, ainsi que par un hélicoptère, jusqu'à l'hôtel Radisson où ils ne passeront pas la nuit.

Ambiance G8 sur le Vieux-Port. Un escadron de gendarmerie, une compagnie de CRS et dix membres du GVU (Groupe des violences urbaines) veillent sur le camp retranché des Madrilènes. «Vu ce qu'ils ont mis, ce sera dur d'avoir des problèmes. On leur montre qu'on sait y faire», sourit Guy Cazadamont, beaucoup plus détendu que deux heures plus tôt sur le tarmac. «Comme dit le gars qui tombe du dixième, jusqu'ici, tout va bien», renchérit le commissaire Carton, relax. Plus de cent-cinquante uniformes pour canaliser... zéro supporter sous les fenêtres de l'Atletico: ça devrait bien se passer.

A l'heure du goûter, tout risque de violence s'évanouit. «Ils ont libéré Santos», hurlent les Ultras, accompagnés dans leur cause par des confrères accourus de La Corogne, de Séville ou de Vérone. Ils sont nombreux à arborer leurs convictions «anti-fachos», ainsi qu'un code de ralliement: A.C.A.B., pour «All cops are bastards» («Tous les flics sont des salauds»). Vers 18 heures survient Lucile Mirasierra, qui avait émis le souhait, peu après le jugement de son frère, de voir Marseille «exploser» en ce mardi 9 décembre.

Explosion de joie, donc. Sous une pluie continue, les quelque 800 stadiers et 500 fonctionnaires de police n'auront pas à éteindre le feu. Sur le coup de 20 heures, le speaker du Stade-Vélodrome annonce que Santos arrivera mercredi à Marseille, sous les vivats de la foule. Cela n'empêchera pas les Ultras et leurs semblables de huer les joueurs madrilènes à grand renfort de slogans sodomites. Même lorsqu'on nage en plein bonheur, on ne se refait pas.

Source: Le Temps