«On est en plein dans la culture du martyre»

 10/12/2008

François Thomazeau, journaliste et écrivain marseillais, explique les ressorts socioculturels.

 

Le Temps: On a l'impression que l'affaire Santos touche au plus profond la fierté marseillaise.

François Thomazeau: Ce n'est pas une question de fierté. Marseille a plein de complexes,positifs ou négatifs. On a longtemps eu tendance à se sentir rejetés. Historiquement, Marseille est une ville grecque qui tourne le dos à la Gaule. Marseille, c'est quasiment une ville insulaire, planquée dans les collines. Pendant des siècles, il était plus facile d'y accéder par la mer que par la terre. Et ici, l'OM, c'est le porte-étendard qui cristallise tout. Même ma mère, qui ne s'intéresse pas au foot, est outrée par l'affaire Santos.

- On touche aux racines, à la famille.

- A l'OM, les supporters, c'est l'Etat dans l'Etat. Dans toutes les familles, on a un membre supporter. C'est très important dans la vie de la cité. Santos, c'est un peu le grand frère. C'est pour ça que la réaction est excessive et assez polémique. Les gens se disent: «Puisqu'on ne nous aime pas, on va régler ça à notre manière.» Le gros problème, là, c'est l'incompréhension. Les Ultras, ce n'est pas un club de bridge, d'accord, mais ce mec-là est connu en ville comme un mec super-modéré. Des gens ont fait mille fois pire que Santos sans prendre trois ans et demi. Pas un mec du Heysel (ndlr: 39 morts le 29 mai 1985 à Bruxelles) n'a pris ça. Les hooligans qui ont cassé la tête du gendarme Nivel en 1998 non plus. Paradoxalement, sur ce coup, je ne pense pas que Marseille s'est monté le bourrichon, mais Madrid. Il y a eu une cagade, une bavure policière. Et les autorités espagnoles, qui ne pouvaient pas se déjuger, se sont serré les coudes.

- Un sentiment d'injustice?

- Oui. Ça me rappelle l'histoire du gars qui prend des années de prison en Thaïlande parce qu'il a fumé un joint. Santos incarne ce sentiment d'injustice qui est une tradition à Marseille, c'est facile de s'identifier à lui. On est dans la culture du martyre, là. On aime ça. Il n'y a qu'à voir le nom des trois principales tribunes du Vélodrome: Gustave Ganay est un cycliste qui s'est tué sur la piste du Parc des Princes en 1926; Jean Bouin est un Marseillais tombé à la guerre de 1914; et Ray Grassi un boxeur qui a trouvé la mort sur un ring dans les années 50. Ce background tragi-comique, qui est l'apanage des grands clubs, fait que les Marseillais se sentent victimes par tradition.

- A l'origine de l'affaire, il y a une banderole soi-disant fasciste déployée par les supporters phocéens...

- Cette banderole à tête de mort tourne depuis vingt ans. Elle est allée partout, à Liverpool, en Turquie, il n'y a jamais eu de problème. C'est une histoire de mauvaise réputation.

Sur la plupart des terrains d'Europe, le problème, c'est l'extrême droite, ici, c'est plutôt le contraire. Dans le stade, l'effigie politique, c'est le Che. Au Vélodrome, il n'y a que des bons Français, c'est-à-dire des immigrés qui se sont intégrés. On est accusés de fascisme face à l'Atletico Madrid, un club du franquisme. C'est incohérent. On a tous du mal à comprendre. S'il y a vraiment un gros problème de baston, tu chopes plusieurs mecs, pas un seul. Je vais au Vélodrome depuis 1968, le public marseillais est chaud, il peut être dur avec ses joueurs, mais il n'est pas agressif ou belliqueux.

A Marseille, on n'a pas la culture de la bagarre. On a la culture du règlement de comptes, de l'assassinat: les choses s'arrangent par en dessous (rires).

Source: Le Temps

Simon Meier