«La nouvelle menace? L'apparition d'un microterrorisme»

 03/07/2006

De retour d'Alger où il a donné une série de conférences sur les liens entre groupes armés et crime organisé, le criminologue français Alain Bauer livre son analyse au «Temps».

Le Temps: Le récent démantèlement d'une filière du terrorisme associant des petits délinquants de Zurich au financement du GSPC algérien allié à Al-Qaida reflète-t-il un nouveau et inquiétant phénomène touchant nos pays?

Alain Bauer: Pour la petite délinquance, le fait d'emballer une activité criminelle en affirmation militante est valorisant, les mouvements corses eux-mêmes ont connu cette dérive. Il n'y a d'ailleurs rien d'original sur cette question puisqu'en matière criminelle ce qui est nouveau est le plus souvent ce qu'on a oublié. Il s'agit là d'un classique. Le coût des opérations terroristes étant relativement faible, entre 5000 et 25 000 dollars par exemple pour le 11 septembre 2001, il s'agit plus de faire vivre les réseaux que de financer des attentats. Un contrôle plus strict de l'usage de la quête, une certaine difficulté à réaliser des transferts internationaux de devises, une volonté d'invisibilité mais également une diversification des structures en réseaux souples ont provoqué ce mouvement.

- L'affaire dont nous parlons, qui intègre également des revendeurs de voitures parisiens pour blanchir l'argent, vous conforte-t-elle dans l'idée qu'une connexion entre le terrorisme et la grande criminalité est solidement et durablement établie?

- Les cellules des réseaux terroristes sont de plus en plus indépendantes et fonctionnent avec l'impôt révolutionnaire mais également avec des attaques de banque, le trafic de stupéfiants ou la prostitution. S'il n'y a pas d'Internationale islamique, pas plus qu'Al-Qaida n'est une organisation pyramidale, le système ressemble de plus en plus à une mutuelle du terrorisme ayant ouvert des espaces criminalisés pour assurer une indépendance locale des groupes. Comme en Algérie où il y a au moins deux GSPC, ces groupes se dispersent, sont moins organisés mais restent dotés de moyens importants. La nouvelle menace consiste donc en l'apparition d'un microterrorisme, très difficile à cerner et à combattre parce qu'agissant sur des territoires relativement flous. Il semble que les réseaux tchétchènes, libanais, irakiens et leurs supports arrière dans les pays occidentaux sont en phase d'hybridation avec le crime organisé. Soit en passant des accords circonstanciés sur un territoire donné, soit en développant des filiales criminelles pour financer leurs activités. Cela nécessite un traitement radical impliquant la responsabilité des grandes nations occidentales dans un monde qui évolue et change constamment.

Alain Bauer, auteur de «L'Enigme Al-Qaida» (avec Xavier Raufer), aux Editions Jean-Claude Lattès

 
Cellule terroriste en Suisse: le parcours d'un délinquant devenu islamiste radical

Sylvain Besson, Paris

SECURITE. Piégé par des écoutes téléphoniques, Belkacem Kermas, arrêté récemment à Zurich avec d'autres comparses, aurait basculé dans l'extrémisme en proposant ses services à un groupe armé pour «donner un sens à sa vie».

Il était sans doute trop bavard pour faire un terroriste accompli. En discutant au téléphone avec ses contacts du GSPC*, un groupe armé algérien, Belkacem Kermas a donné aux services occidentaux la preuve qu'ils cherchent depuis des années: celle d'un financement de combattants liés à Al-Qaida en Afrique du Nord par des délinquants actifs en Europe.

Belkacem Kermas, alias Bassam Rifai, et plusieurs membres de son réseau ont été arrêtés à Zurich et dans d'autres cantons en mai et juin derniers (LT des 9 et 17 juin 2006). Selon une source française au fait du dossier, l'affaire revêt une importance «exceptionnelle»: «Belkacem Kermas a été imprudent, et c'est une chance énorme. Grâce aux écoutes téléphoniques réalisées par les Suisses, nous savons que les émirs du GSPC l'ont remercié pour l'argent qu'il avait récolté, en décrivant les actions qu'eux-mêmes avaient menées en Algérie» - notamment des attaques contre des cibles militaires qui ont fait plusieurs morts.

Provenant de cambriolages commis en Suisse, ces fonds ont été remis en liquide au cousin d'un islamiste basé en région parisienne, Mabrouk B. Celui-ci a acheté des voitures qu'il a ensuite revendues au prix fort en Algérie pour financer le GSPC. Selon le journal français Le Figaro, l'opération aurait rapporté environ 180000 francs suisses au groupe terroriste.

Lorsqu'il s'est installé à Zurich, Belkacem Kermas, aujourd'hui âgé de 28 ans, n'avait pas le profil d'un extrémiste. A en croire la source précitée, c'est d'abord un petit délinquant qui a fini par proposer ses services au GSPC pour «donner un sens à sa vie», au terme d'un parcours que les policiers suisses s'efforcent de reconstituer.

On sait ainsi qu'il a fréquenté la mosquée Zayed de la Rötelstrasse, à Zurich, qui était déjà placée sous surveillance policière en raison de prêches considérés comme radicaux. «Mais attention, explique un enquêteur, il n'y a pas de lien mécanique entre son passage dans cette mosquée et sa vocation terroriste. Peut-être qu'un événement précis a servi de déclencheur, mais on ne sait pas encore lequel.» Aucun responsable de la mosquée n'a pu être joint pour commenter ces informations.

De nombreuses zones d'ombre entourent aussi le plan d'attentat du réseau helvétique contre un avion de la compagnie israélienne El Al. Côté français, on décrit un projet resté à l'état d'ébauche, sans date ni lieu fixés avec précision. Aucun explosif n'a été retrouvé lors des perquisitions menées en Suisse.

Il n'empêche: les liens très directs de cette cellule avec le GSPC ont de quoi inquiéter les services antiterroristes. En 2003, le groupe algérien a formellement proclamé son allégeance à Al-Qaida, l'organisation d'Oussama ben Laden. Depuis, il aurait concrétisé cette alliance en mettant sur pied, dans des zones désertiques du Sahara, des camps d'entraînement destinés aux militants de toute l'Afrique du Nord.

Affaibli par ses confrontations avec l'armée algérienne, le GSPC compterait encore quelques centaines de maquisards très endurcis. Les analystes français craignent que, afin d'enrayer son déclin, il ne tente un jour d'utiliser ses réseaux à l'étranger pour frapper l'Europe.

*Groupe salafiste pour la prédication et le combat.

Source : Le Temps 
Christian Lecomte