«Il est plus facile de voler un tableau dans un musée que du dentifrice au supermarché»

 06/10/2006

CRIME. Voleur d'art compulsif et audacieux, Stéphane Breitwieser raconte ses razzias dans les musées et châteaux de Suisse.

Source : Le Temps
Sylvain Besson, Paris

Après avoir passé plus de quatre ans dans des prisons suisses et françaises, le voleur d'art le plus prolifique de l'histoire récente raconte son étonnant parcours dans un livre*. Parution qui a décidé la police française à relancer l'enquête sur les vols dont serait responsable Stéphane Breitwieser. Celui-ci déclare en effet dans ses pages avoir dérobé quelque 300 œuvres et non 239, nombre pour lequel il avait été condamné.

Le Parquet de Strasbourg devrait être saisi mercredi. Interview.

Le Temps: Vous estimez avoir commis 68 ou 69 vols en Suisse. Pensez-vous que les musées y sont moins bien gardés que dans d'autres pays?

Stéphane Breitwieser: Au début, j'ai pensé que oui, mais après avoir volé dans d'autres musées, en France notamment, je crois que c'est pareil. Par contre, j'ai constaté un laxisme total du côté des châteaux.

- Par exemple?

- Au château de Gruyères, j'ai volé un tableau en 1995 - un portrait de dame du XVIIIe siècle. L'année suivante, j'ai volé un autre tableau, un pietà en grisaille du XVIe siècle. En 2001, je suis allé voir une tapisserie que ma copine de l'époque trouvait trop grande: 3,50 sur 3,20 mètres. J'y suis retourné avec un sac à dos, un dimanche, à l'ouverture, pour qu'il n'y ait pas trop de monde. La tapisserie était simplement suspendue avec du velcro: je l'ai fait tomber, mais je n'ai pas pu la plier dans mon sac. Je me suis alors souvenu d'un cas précédent, dans le château du Haut-Koenigsbourg en Alsace, et j'ai balancé le tapis par une fenêtre. Ensuite, je suis sorti tranquillement, j'ai pris ma voiture et je me suis garé sur un petit chemin près de la route Bulle-Château -d'Œx. J'ai récupéré la tapisserie et je suis revenu en la transportant dans mes bras, à travers champs, en dérangeant les vaches.

Plus tard, j'ai réalisé que j'aurais pu prendre n'importe quoi. Je suis d'ailleurs revenu et j'ai encore volé un chenet de cheminée. En matière de sécurité, rien n'avait changé.

- Vous avez le souvenir d'autres vols aussi faciles?

- Oui, à la Maison Tavel de Genève ou à La Sarraz, où j'ai pris trois ou quatre pièces d'argenterie. Ou à la Galerie Koller, à Zurich: j'avais repéré l'un des premiers paysages du XVIe siècle, un petit château avec des douves et des cygnes qui barbotaient dedans. J'ai eu l'idée de faire une photocopie à partir de l'image du catalogue. J'ai ciblé midi, le moment où les employés vont manger: il n'y avait absolument personne. En trois ou quatre minutes, j'ai pu sortir le tableau de son cadre et le remplacer par la photocopie. Je suis sorti avec la peinture. C'était un peu gonflé, mais ingénieux.

- Que ressent-on quand on vole une œuvre d'art alors que quelqu'un peut rentrer dans la pièce à tout moment?

- On ressent de l'excitation, mais surtout de la frayeur. Ça passe ou ça casse. J'étais blanc comme un linge, j'avais les mains moites, et quand je passais devant les caissières, je restais le plus zen possible. Après être sorti, avoir passé deux ou trois rues et m'être un peu mélangé à la foule, c'était l'euphorie, le bonheur. Je me rappelle qu'à Anvers, après avoir volé un petit Breughel, je hurlais, je sautais de joie dans la rue. Evidemment, c'était du gâchis: j'aurais mieux fait de laisser ces œuvres où elles étaient.

- Votre mère a détruit de très nombreux tableaux, notamment ceux que vous évoquez ici (la pietà, le petit château, le Breughel). Quelles sont les pièces que vous regrettez le plus?

- Le Cranach, le portrait de la princesse de Clèves volé en Allemagne: je le désirais plus que tout au monde, ça me met les larmes aux yeux de penser qu'il a été détruit. Il y a beaucoup d'autres tableaux. Ça me fout un petit peu en l'air d'avoir interrompu leur histoire de plusieurs siècles, juste pour me les approprier. Je vis avec cette souffrance en moi.

- Vous êtes sorti de prison en octobre 2005. Est-ce que des musées vous ont demandé de les aider à améliorer leur sécurité?

- Pour l'instant, je galère. Je postule pour n'importe quel boulot, mais j'ai du mal à mentir sur le trou de quatre ans que j'ai dans mon CV. Je suis retourné dans un seul musée, celui de l'Œuvre à Strasbourg: rien n'a changé, je suis tombé sur un Cranach très facile à sortir, il suffisait d'arracher deux clous. Mais peut-être que les musées n'ont pas confiance en moi, et je les comprends. Mon histoire les dérange. Elle montre qu'il est plus difficile de voler un DVD à la Fnac ou un tube dentifrice au supermarché qu'un objet d'art, parce que les musées sont des passoires.

* Stéphane Breitwieser, Confessions d'un voleur d'art, Paris, Anne Carrière, 2006.