La visite domiciliaire par la police. Et le vol à l'étalage. Tribunes de Genève de fin mai à juin 2001

 01/12/2001

La visite domiciliaire par la police
et le vol à l'étalage

Mort mystérieuse d'un bébé de 16 mois
La Tribune de Genève
ADELITA GENOUD 2 juin 2001

DRAME - La mère de l'enfant était incarcérée pour vol à l'étalage.

Qu'est-ce qui a entraîné la mort de ce bébé âgé de 16 mois? Les services compétents étaient-ils en mesure d'agir plus rapidement qu'ils ne l'ont fait? Ce drame survenu il y a quelques jours dans un appartement de Meyrin soulève de multiples questions. Les faits remontent au 8 mai dernier. Une jeune femme âgée de 19 ans, toxicomane, d'origine portugaise, sans profession est interpellée par les services de police. Elle fait l'objet d'un écrou judiciaire, la condamnant à 44 jours d'emprisonnement à la prison préventive de Champ-Dollon. Peine infligée à la suite de plusieurs vols à l'étalage. L'incarcération est immédiate. Au moment de son arrestation, la jeune femme ne précise pas aux agents qu'elle est mère d'une fillette.

Quelques jours plus tard, le Service de protection de la jeunesse «s'est inquiété de savoir où se trouvait le bébé», indique un porte-parole de la police dans un communiqué. La mère est interrogée. Elle refuse de répondre à la question du SPJ. Elle explique que l'enfant a été confié à la garde d'un ami. Sans plus de précision. En fait, la jeune femme craignait que l'enfant ne lui soit retiré par le Service de protection de la jeunesse.

Un courrier au procureur

Ce dernier revient à la charge. IL adresse cette fois un courrier au procureur général expliquant que le bébé est introuvable et que la mère se refuse à fournir toute information le concernant. A la suite de cette intervention, la maman de la fillette est interrogée par la police judiciaire. Là encore, les agents se heurtent à son mutisme.

Une odeur nauséabonde

Finalement, le 1er juin, soit un peu moins d'un mois plus tard, le Parquet du procureur ordonne aux inspecteurs de se rendre au domicile de la mère, situé avenue de Vaudagne à Meyrin. Une odeur nauséabonde se répand sur le pallier. A l'intérieur gît le petit corps inanimé. L'enfant est allongé sur le sol de la salle de bains.
Une information judiciaire a été ouverte pour exposition (assimilable à la non-assistance à personne en danger), pour homicide, voire pour meurtre.
Autopsie ordonnée
Une autopsie a été ordonnée vendredi, elle devrait déterminer si la mort de l'enfant est ou non consécutive à l'absence de soins ou provoquée par d'autres motifs.
En l'état, plusieurs questions restent en suspens. Quand bien même la jeune femme n'a pas signalé qu'elle était mère de famille, cette information figure-t-elle dans son état civil? Si oui, les agents de police y avaient-ils accès? Qui a prévenu le Service de protection de la jeunesse avant qu'il ne s'inquiète du sort de l'enfant? Pourquoi a-t-il fallu attendre un peu moins d'un mois pour qu'une visite domiciliaire ne soit ordonnée?
C'est ce que devrait déterminer le juge Esposito en charge de l'enquête.

Selon la police, le bébé serait mort d'une suite de "quiproquos"
FRANK DAYEN 6 juin 2001

DRAME - La maman a été inculpée d'homicide par négligence et abandon.
La police est sortie de son mutisme hier, à l'occasion d'un point-presse demandé par le juge Stéphane Esposito. Mais elle n'a pas répondu à toutes les questions sur la mort de ce bébé de 16mois, dont la mère a été emprisonnée le 8 mai.

De loin pas. Sur la base des éléments qu'il possède, le juge a d'ores et déjà inculpé Maria(*), la mère portugaise de 22ans, pour homicide par négligence et pour mise en danger d'autrui. "A ce stade, tout n'est pas encore expliqué", a déclaré le juge, qui doit encore déterminer les responsabilités d'éventuels tiers, de la police ou des instances sociales dans cette affaire. Fait nouveau, le juge a affirmé que le drame tient à une suite de quiproquos entre différents acteurs. Peu après son incarcération du 10mai, Maria aurait téléphoné à un ami, lui disant d'aller récupérer sa fille chez une baby-sitter qui s'en occupait. A mots couverts, elle lui demandait en fait d'aller prendre en charge la petite chez elle, puisque l'adresse de la soi-disant baby-sitter était la sienne à Meyrin. Une demi-heure après, l'ami se rend effectivement sur les lieux, frappe à la porte, mais personne ne vient ouvrir. Il se dit que la baby-sitter et la petite sont allées se promener. Il revient au studio le lendemain, frappe, mais n'entend aucun bruit. "L'homme est parti du principe que quelqu'un s'occupe de la fillette, expose le juge. Or il n'y a jamais eu de baby-sitter. La mère laisse la petite seule pour sortir en ville, et y est arrêtée."
Tout le monde croyait que quelqu'un s'occupait du bébé, sans en être véritablement certain. La police n'a pas mis en doute ce que lui disait Maria: "Les explications de la maman étaient convaincantes", explique le juge. La grand-mère faisait confiance à la Protection de la jeunesse. La PDJ soupçonnait que Maria avait confié sa fille à un de ses amis, mais avait tout de même averti la Brigade des mineurs. Laquelle était persuadée que l'enfant était en main de cet ami, qu'elle n'arrivait pas à retrouver. Et l'ami en question pensait qu'une baby-sitter s'en occupait. "Il s'agit de malheureux quiproquos", a dit le juge Esposito.
Le bébé aurait survécu une douzaine de jours

Selon le médecin-légiste, la fillette de 16 mois aurait survécu dans l'appartement une douzaine de jours après le départ de Maria pour la ville. Il a en outre été établi que l'enfant circulait, essayait de faire bouger des objets, voire activer les lumières ou pousser une porte. L'autopsie révèle que l'enfant serait mort de soif ou de faim et ne présentait pas de blessures.
Or "les chances de survie d'un enfant de cet âge, sans boire ni manger, sont minces au-delà de septante-deuxheures", affirme un médecin de l'Hôpital cantonal. Quelqu'un s'en serait-il donc occupé les premiers jours? "Nous n'excluons pas qu'une personne se soit rendue dans l'appartement après l'incarcération de Maria, déclare le juge. Il y a quelques détails bizarres." Dans nos éditions d'hier, la grand-mère a en effet affirmé avoir vu de la lumière à trois reprises dans le studio de sa fille. Le bébé? Le juge enquête plutôt sur le circuit des doubles de clés de l'appartement. (*) Prénom fictif. --------------------------------------------------------------------------------
"J'ai dit aux policiers qu'une enfant pleurait derrière cette porte..." CATHERINE FOCAS

Le pousse-pousse bleu marine se trouve encore sur le palier du troisième. "C'est là que j'ai vu la petite Maria faire ses premiers pas au tout début du printemps", dit une voisine en montrant l'entrée de l'immeuble à trois étages. En face, le cimetière côtoie les balançoires et les pelouses. Tout est paisible et verdoyant. Mais depuis la mort du bébé, la jeune voisine ne trouve pas la paix: "Tous les jours, je pense à cette petite. Elle était en train de mourir à côté de moi et je ne me suis rendu compte de rien. Il y avait bien sûr cette odeur terrible, plus forte de jour en jour. Mais comment imaginer?"
Oui, comment imaginer, qu'au beau milieu de Genève, enfermée dans un appartement, une petite fille de 16mois est en train de mourir de faim et de soif alors que les services compétents, censés se mettre immédiatement à sa recherche, se renvoient la balle par fax interposés. Certes, la mère de l'enfant a menti à la police et aux services sociaux, de peur que la garde de sa fille lui soit enlevée. Mais deux jours après l'arrestation, la grand-mère du bébé alertait déjà le Service de la protection de la jeunesse: "J'étais très inquiète, j'avais peur que la petite ne se trouve dans de mauvaises mains. L'assistante sociale m'a rassurée en me disant qu'elle avait fait tout le nécessaire et que pour le moment la police n'avait aucune piste..." Mais un bébé de 16mois qui a soif, qui a faim, qui survit pendant plus de dix jours, ne manifeste-t-il pas son désespoir par des cris? La jeune voisine accablée affirme qu'elle n'a perçu aucun bruit.

"J'ai vu la poignée qui bougeait"
Un autre témoin en revanche raconte que le lendemain de l'arrestation, il a entendu les pleurs de l'enfant. "J'ai été frapper à la porte de l'appartement parce que la mère du bébé m'avait volé un natel et que je voulais le récupérer. J'ai entendu la petite crier et pleurer. Elle essayait d'ouvrir la porte, je voyais la poignée qui bougeait. Au bout d'un moment, je suis parti. Je me suis dit que sa mère ne voulait pas m'ouvrir. Mais je me sentais horriblement mal à l'aise." Le lendemain, cet homme s'est rendu au poste de police de Blandonnex pour signer sa plainte pour le vol du natel. "J'ai dit aux policiers qu'un enfant pleurait derrière cette porte. Qu'il y avait là quelque chose d'anormal. Ils n'y ont accordé aucune importance. Ils m'ont juste dit, c'est bon, c'est bon..."

Quant à la grand-mère de Maria, elle a passé trois fois devant la maison: "Deux fois, j'ai vu de la lumière, une fois j'ai vu une fenêtre ouverte alors qu'il pleuvait. J'étais de plus en plus inquiète. Je pensais que quelqu'un était entré dans l'appartement. Un ami de ma fille avait les clefs. Et cette dernière devait être persuadée qu'il s'occupait du bébé." Qu'est devenu cet ami? Qui avait les clefs de l'appartement? Et quel rôle ces personnes ont-elles joué?
Belle, blonde, intelligente

"Lorsque je voyais cette petite fille avec sa mère, elles avaient l'air de bien s'entendre toutes les deux, dit la voisine. Mais il y avait tellement de gens qui défilaient dans ce studio, à toutes les heures du jour et de la nuit. Après leur passage, les escaliers étaient jonchés de bouteilles et de cigarettes. Parfois je me faisais du souci pour le bébé, je me demandais comment il pouvait vivre dans cette ambiance." La jeune mère avait en effet une vie agitée. Allers-retours entre le pays d'origine (Portugal) et le pays d'accueil, scolarité interrompue après deux ans de Cycle d'orientation, rencontre avec un "fiancé" qui l'initie aux drogues dures. Pour cette adolescente qui est décrite par son entourage comme "belle, blonde, intelligente et généreuse" commence alors la galère. Une vie de petits boulots, de petits larcins et de séjours en prison. Ces dernières semaines, elle était certaine qu'on allait lui retirer la garde de son enfant. Elle ne pouvait se résoudre à cette extrémité. Elle a préféré mentir. "Sa petite fille, elle l'aimait tellement qu'elle l'a laissée mourir...", dit une de ses connaissances.

Mort du bébé: une troublante succession de faits
CHRONOLOGIE -

Les jours et les heures qui ont mené au drame.
La relation de ces événements est basée sur les informations fournies par la police et les services de la Protection de la jeunesse (PDJ).

Première arrestation de Maria* pour vols à l'étalage, à la fin mars 2001. Son bébé est placé chez la grand-mère, qui prévient immédiatement la Protection de la jeunesse (PDJ). Celle-ci visite Maria en prison le 30mars et, d'un commun accord avec Maria (d'abord réticente), remet l'enfant à une maman de jour la journée et à la grand-mère le soir.
Le 4 avril, Maria est relaxée et prise en charge par sa famille maternelle. Dès le lendemain, elle accepte de collaborer avec une assistante sociale de l'Hospice général. La mère admet l'idée d'un placement en foyer d'accueil pour elle et sa fille.

Deuxième arrestation de Maria le 18 avril. La police confie l'enfant à la grand-mère. Le lendemain, cette dernière convient avec l'assistance de placer l'enfant, dès le 23 avril, la journée auprès d'une famille d'accueil, le soir et la nuit chez les grands-parents.

Maria sort de prison le 20 avril, va chercher sa fille chez sa mère le 21, la ramène le 22 au soir. Le 23 avril, Maria ne se rend pas au rendez-vous de l'assistante sociale, inquiète d'un éventuel retrait de garde. Le 26, elle gagne le domicile de la famille d'accueil. Pendant que la maman de jour parle au téléphone avec l'assistante sociale, Maria en profite pour enlever son enfant qui dormait et l'emmène avec elle.
Depuis lors, l'enfant n'a pas été revu par les grands-parents, ni par la maman de jour. Maria ne donne plus de nouvelles à la PDJ. Il a été décidé que, dès que la fillette serait retrouvée, le service de la PDJ la placerait dans un foyer, même sans l'accord de la mère. Jointe hier au téléphone, la directrice de la PDJ, Jacqueline Horneffer, déclare que, si la grand-mère était d'accord d'assumer la garde de l'enfant au début, elle a par la suite changé d'avis.

Le 8 mai, Maria est à nouveau interpellée suite à un ordre d'écrou; elle avait refusé de se présenter d'elle-même à la prison. Aux policiers, elle assure que sa fille se trouve en sécurité chez sa sœur et donne toutes les explications pour qu'on évite de rechercher sa fille. Alors qu'elle téléphone à un ami pour lui demander, à mots couverts, de s'occuper de son enfant confié à une baby-sitter. L'homme se rend sur les lieux, mais personne ne lui répond. Il n'entend aucun bruit dans le studio.
Le 10 mai, la PDJ apprend l'incarcération de Maria. Celle-ci affirme à l'assistante sociale qu'un ami s'occupe de sa fille, mais refuse de dire où elle se trouve. Immédiatement, le service demande à la Brigade des mineurs de retrouver cet ami. Le fax mentionne: "extrêmement important et urgent de localiser l'enfant".
La police retrouve l'ami de Maria entre le 22 et le 28 mai: il déclare que l'enfant ne se trouve pas chez lui, mais qu'une baby-sitter s'en occupe.

Les forces de l'ordre retrouvent le corps du bébé le vendredi 1er juin. Cependant, la police ne précise pas qui a donné l'impulsion de forcer la porte. Selon un témoignage recueilli dans nos éditions d'hier, c'est un ami de Maria qui aurait averti les policiers le mercredi précédent la macabre découverte.
*Prénom fictif.
FRANK DAYEN

Bébé mort: le Conseil d'Etat veut toute la vérité
ADÉLITA GENOUD 7 juin 2001

ÉMOTION - Le gouvernement entend que toute la lumière soit faite sur le drame.
Le Conseil d'Etat a exprimé sa vive émotion mercredi après le décès de la fillette. Le gouvernement a déclaré lors de sa séance publique qu'il entendait que toute la lumière soit faite sur les circonstances du drame.
Des mesures adéquates

Il veut à cet égard «examiner de façon approfondie le fonctionnement des services de l'Etat et prendre le cas échéant, toute mesure adéquate pour éviter qu'une telle affaire puisse à nouveau survenir».
La responsabilité des différents acteurs

Martine Brunschwig Graf, présidente du Département de l'instruction publique dont dépend le Service de protection de la jeunesse (PDJ) a pour sa part ajouté: «Dès que les faits ont été portés à notre connaissance, nous avons demandé qu'un rapport soit établi par la PDJ.» Si aucune enquête administrative n'a été ouverte (ndlr: ni au DIP, ni au DJPT), affirme encore la magistrate, c'est parce qu'elle ne pourrait que doublonner avec la procédure pénale menée par le juge Esposito. Ce dernier doit en effet établir les responsabilités des différents acteurs concernés par cette tragique affaire.
L'AdG demande une enquête administrative

Le jour même, les députés de l'Alliance de gauche adressaient une interpellation urgente écrite au Conseil d'Etat.
Les élus demandent qu'une enquête, indépendamment de l'enquête pénale en cours, soit ouverte afin d'établir sans délai «les responsabilités de l'administration».

Ils soulignent en outre «l'insouciance du chef du Département de justice et police»: «Comment a-t-il pu après de tels manquements oser prétendre que l'enquête allait démontrer que l'enfant avait été confié à quelqu'un dans l'intervalle?»
Enfin les députés se demandent «pourquoi le Service de protection de la jeunesse, conscient de l'urgence de la situation, n'a pas harcelé la police et l'autorité judiciaire pour retrouver immédiatement l'enfant».

Mort d'un bébé à Genève
Notre dossier
"Je n'aurais pas été tranquille avant d'avoir retrouvé ce bébé dans les 24 heures!"
CATHERINE FOCAS
9 juin 2001

MEYRIN - Selon la directrice de la Santé, on pouvait comprendre que l'enfant était en grand danger.
Mais qu'a fait la police? Cette question, Christian Coquoz, chef de la police justement, ne la supporte plus. Pourquoi ses hommes de la Brigade des mineurs ne se sont-ils pas bougés un peu plus vite? Pourquoi ont-ils si mal évalué la situation? Pourquoi un bébé de 16mois, enfermé dans un appartement, en est-il mort? A ces questions, la police donne la même réponse que le Service de la protection de la jeunesse (voir nos éditions d'hier). Pour les uns comme pour les autres, les déclarations de la jeune mère toxicomane étaient crédibles, personne ne les a mises en doute, personne n'a pensé au pire. "Quand une mère dit que son enfant, la chair de sa chair, est en sécurité, je ne peux pas imaginer qu'elle puisse mentir, explique Christian Coquoz. Pour moi, c'est impensable. L'amour maternel, ce n'est tout de même pas n'importe quoi!" Le bébé courait un risque majeur.

Angélisme ou candeur, chez cet ancien procureur? Annie Mino, directrice générale de la Santé, ne comprend pas qu'on ait pu ainsi se fier aux déclarations de la jeune mère. "En ce qui me concerne, je n'aurais pas été tranquille avant d'avoir retrouvé cet enfant dans les vingt-quatre heures. Une personne qui a de l'expérience avec les parents toxicomanes aurait tout de suite décodé le danger. Il faut comprendre que pour ces parents-là, on ne se trouve pas dans l'ordre du mensonge, mais dans celui de la peur de se voir retirer son enfant. Parfois pour la première fois, ces femmes trouvent, à travers la maternité, une forme de plénitude. Elles qui jouent avec la mort et la vie sont capables de donner la vie. Mais cet enfant est vécu comme le prolongement d'elles-mêmes et ce sentiment peut les conduire à transformer complètement la réalité. Le bébé courait donc un risque majeur. Compte tenu de ce risque était-il d'ailleurs judicieux de maintenir l'incarcération de la mère pour vol à l'étalage? Cette affaire va nous obliger à travailler de manière plus pointue sur la question des parents toxicomanes, pour les aider préventivement dans leur relation avec l'enfant."
L'ex-époux de l'avocate est policier

Autre interrogation: pourquoi la jeune mère arrêtée pour vols à l'étalage n'a pas fait l'objet, comme c'est l'usage, d'une perquisition? "Pendant les quatre ans durant lesquels j'ai été juge d'instruction, nous explique une avocate vaudoise, je ne me souviens pas d'un seul dossier de vol à l'étalage (qui plus est doublé de toxicomanie) dans lequel une visite domiciliaire ou une perquisition n'ait pas été demandée." Cette procédure, cependant, ne peut être appliquée qu'en cas de flagrant délit. Or, Maria a fait l'objet d'un écrou judiciaire. En d'autres mots, elle a été arrêtée pour purger une peine déjà infligée. L'enquête était bouclée. L'agent de police qui l'a arrêtée dans la rue le 8mai, venait d'apprendre qu'elle avait volé un natel. Certes, il s'agissait là d'un élément nouveau. Mais la police ne force pas une porte, ne décide pas d'une perquisition pour un simple natel. L'agent en question a simplement demandé à Maria si elle voulait passer chez elle avant d'être emmenée en prison, si elle avait des affaires à chercher. Elle aurait répondu par la négative. Elle aurait même ajouté qu'elle était sur le point de déménager.
Voilà pour l'arrestation du 8 mai. Hier, on apprenait par ailleurs que l'avocate désignée d'office pour défendre la jeune mère était Suzanne Cassanelli dont l'ex-époux est policier. Compte tenu de l'implication des services de police dans ce dossier, le choix est-il vraiment judicieux? Nous n'avons pas pu joindre Louis Peila, juge en charge des nominations d'office, pour lui poser la question.

La mère du bébé reste détenue
La mère de la petite victime a comparu hier devant la Chambre d'accusation. Assistée de son avocate nommée d'office, Me Suzanne Cassanelli, elle a vu sa détention préventive prolongée de trois mois, comme le sollicitait le juge d'instruction Stéphane Esposito. Au cours de l'audience, qui s'est tenue à huis clos, l'avocate ne s'est pas opposée, pour l'heure, au maintien en détention de la jeune Portugaise de 22ans, inculpée d'homicide par négligence et d'omission de prêter secours. Ainsi la Chambre a-t-elle retenu, outre la gravité de l'affaire, les besoins de l'instruction, le risque de fuite, de collusion et de récidive.
Pendant que se déroulait cette audience, Maria de Fatima Mendes, consul général du Portugal, a attendu dans la salle des pas perdus afin de rencontrer ensuite l'avocate de l'inculpée. Peu avant, elle s'était rendue avec un juriste et un psychologue portugais auprès de la détenue afin d'apporter son soutien. "Elle était calme", a-t-elle confié sans toutefois vouloir révéler le contenu de leur conversation. La consule, qui a été mandatée par le secrétaire d'Etat à la communauté étrangère à Lisbonne pour suivre cette affaire de près, a également rencontré le juge d'instruction. "Nous espérons que l'enquête sera rapide, juste et impartiale et qu'elle permettra, d'ici trois semaines environ, d'y voir plus clair".

Elle a également rencontré la grand-mère de la jeune femme qu'elle a trouvée très bouleversée par le drame. "La soudaine affluence des médias, photographes et cameras a aussi été très difficile pour cette femme", a remarqué Mme Mendes. Dans son pays, cet événement a choqué l'opinion publique et les médias s'en sont fait largement l'écho. Certains représentants, munis de cameras, campaient hier devant la porte du Palais de justice.

LAURENCE NAEF

Ramseyer met les choses au point: «Je ne couvre pas la police»
BERNARD FAVRE
11 juin 2001

BÉBÉ MORT - Un nouveau témoin clé de l'affaire se confie: l'ex-ami de la mère.
«Je suis un homme sensible», a expliqué hier soir le conseiller d'Etat Gérard Ramseyer à l'émission «Mise au Point» de la TSR. Il répondait à la polémique qui l'accable suite au drame du bébé mort à Meyrin. «Tout ce que l'on dit de moi, c'est sur la base d'un article de presse (ndlr: Le Matin du 4 juin)», a-t-il ajouté, estimant que ses paroles avaient été tronquées. «Je ne couvre pas la police, mais je ne peux pas admettre que l'on ne parle que de la responsabilité de la police.»
Il a laissé entendre que les services de l'Etat auraient «peut-être dû protéger cette femme (ndlr: la mère) contre elle-même». Précisant qu'il pensait aux services de l'Etat en général, et pas seulement à la police. On pense à la Protection de la Jeunesse, qui a mis deux jours à informer la police, et qui ne s'est plus souciée du sort de la petite à partir du 11 mai. L'élu a encore dit qu'il vivait très mal cette période. «J'ai aussi vécu le drame de perdre un enfant, même si c'était à sa naissance», s'est-il souvenu, visiblement ému.

S'il était resté à Genève, il n'aurait pu que «transmettre les questions au juge Esposito.»

Hier encore, un témoin clé a choisi de s'adresser à la Tribune de Genève. Ricardo, ex-ami de la mère, s'est dit choqué par le comportement de la grand-mère, dont la presse dominicale a largement parlé. «Tout ce qu'elle fait, ce n'est pas normal. Avant, elle ne s'occupait pas tant que cela du bébé. Elle a pris un bon avocat (ndlr: Jacques Barillon). C'est sa fille qui en aurait besoin.»

Ricardo s'était rendu à plusieurs reprises à la porte de l'appartement de Maria après son arrestation. Deux fois le 8 mai, puis le lendemain et le surlendemain. «Jamais je n'ai entendu le bébé pleurer. Sinon, j'aurais cassé la porte!» Parmi les voisins également, personne n'a entendu le bébé.

Il ne rendra pas visite à Maria, toujours incarcérée à Champ-Dollon. «J'aurais peur de faire une bêtise. De péter les plombs. Je suis furieux qu'elle ait laissé l'enfant tout seul.

Jusqu'ici, elle avait été une bonne mère. Elle a menti, elle l'a laissé mourir.»

AFFAIRES - Le conseiller d'Etat, impuissant face à la mort d'un bébé, contre-attaque sur l'OPF.

Vincent Calmel

Deux jours après la découverte de la mort d'un bébé de 16 mois, le président du Département de justice et police n'hésitait pas à justifier l'action de la police. Dix jours plus tard, le ton a changé, il adopte aujourd'hui une attitude extrêmement prudente et invoque le secret de l'enquête. Il maintient cependant que ses services ont été induits en erreur par les déclarations fallacieuses de la jeune mère. Une mère qui ment sur le sort de son bébé, c'est un cas qu'il n'a jamais rencontré.
- Vu la mort tragique d'un bébé de 16 mois, il ne vous a pas paru opportun de rester à Genève plutôt que de vous rendre avec les Vieux-Grenadiers à Malaga? - Nous avons créé il y a dix ans un groupe de Vieux-Grenadiers. Ce groupe avait fixé depuis deux ans un déplacement pour le 60e anniversaire de la compagnie. Je ne serais pas parti s'il y avait un devoir d'information de la part de mon département, mais à partir du moment où M. le juge Esposito (et c'est parfaitement légitime) a demandé à bénéficier du monopole de l'information, mon rôle à Genève se réduisait à quoi? Dire que je n'avais rien à dire?

- Le premier communiqué de police affirme que la mère n'avait pas dit qu'elle avait un bébé. On sait aujourd'hui que c'est une erreur... - Cet élément n'est pas déterminant. La police a agi ainsi parce que cette mère a constamment indiqué que la situation était sous contrôle. A partir du moment où une mère nous assure que son enfant a été confié, qu'il est en bonne santé, que tout va bien, avons-nous été trop naïfs? Aurions-nous dû trouver des moyens de défendre cette femme contre elle-même? Peut-être.

- A ce stade, estimez-vous que la police a bien travaillé? - Je suis incapable de vous répondre maintenant. Mais ce que je sais, c'est que la police a été induite en erreur par les déclarations de cette mère.

- Il s'agissait d'une mère toxicomane... - Je pense qu'une femme est mère avant d'être toxicomane... Mais ce qui s'est passé va nous servir de leçon.

- Lorsque vous recevez un mandat du procureur et de la PDJ dans lequel il y a le terme «urgent», que signifie le mot «urgent» pour un policier? - Je ne peux pas m'avancer sur ce point. J'ai demandé à M. le juge Esposito si je pouvais vous parler. Il m'a dit que je pouvais vous livrer des suppositions sur l'enquête en cours, mais en tout cas pas des affirmations. Alors ça signifie quoi «urgent»? Ca signifie qu'il y a urgence...

- Pourtant, dans «Le Matin» du 4 juin, vous avancez que «l'enquête va sans doute révéler que l'enfant a effectivement été confié à quelqu'un dans l'intervalle». Sur quoi cette affirmation repose-t-elle?
- Sur l'immense zone d'ombre qu'il y a dans ce dossier. Que s'est-il passé entre le moment où cet en fant a été abandonné et le moment où il est décédé? Si l'on se fie aux médecins légistes, il ne peut pas avoir agonisé douze jours. Qu'est-ce qui s'est passé? Est-ce que l'enfant s'est toujours trouvé dans cet appartement? Est-ce qu'il est mort ailleurs? Est-ce que quelqu'un s'en est occupé? Des témoins disent que les stores ont été relevés, qui l'a fait? Je ne vois pas une gamine de 16 mois lever les stores...

- Pourquoi n'avez-vous pas demandé une enquête administrative parallèle à l'enquête pénale? - Il faut l'ouvrir contre quelqu'un de précis. Nous attendons le rapport d'enquête du juge pour savoir s'il y a lieu de l'ouvrir et contre qui.

- Du point de vue de l'enquête pénale, quelle est la procédure? Des policiers interrogent-ils d'autres policiers?
- Dans les cas de ce genre, le juge interroge les policiers directement.

- La Brigade des mineurs s'est occupée de la recherche de l'enfant. Mais c'est la Brigade criminelle qui enquête sur sa mort. Donc le juge travaille sur une enquête qui implique la police avec des policiers?
- Il peut confier des tâches à certains policiers pour certains faits et en interroger directement d'autres pour une autre partie des faits.

Propos recueillis par Catherine Focas et Pierre Ruetschi