Québec : Méthode pour traiter le vol à l'étalage avec les mineurs

 01/12/2001

La main dans le sac

Par Julie Leduc - Filles d'aujourd'hui
Québec : une méthode pour traiter les vols à l'étalage
Ce bâton de rouge, Annie en meurt d'envie. Trop cher? Un coup d'oeil discret à gauche, un autre à droite et... hop! dans la poche! Piquer, serait-ce aussi facile que ses amis le lui ont dit?

À Montréal, près de la moitié des vols à l'étalage sont commis par des ados de 12 à 18 ans. Tout au long du cours secondaire, Maude a volé dans les grands magasins du centre-ville de Montréal. Pour elle et son amie Sandrine, le lèche-vitrines se transformait en rafle de vêtements, de parfums et d'accessoires de toutes sortes. " Je piquais pour le plaisir, sans penser aux conséquences de mon geste. C'était agréable d'avoir gratuitement tout ce qui me tentait. " Il y a quelques mois, au comptoir des parfums d'un grand magasin, Maude remarque un beau mec qui peste contre le prix d'une fragrance. Intéressée de faire sa connaissance et flairant l'occasion de faire d'une pierre deux coups, elle lui propose discrètement, pour 40 $, le flacon qu'elle vient de glisser dans son sac. Ils conviennent de se retrouver à la sortie du magasin. Surprise! Au lieu de lui remettre l'argent escompté, le jeune homme sort sa carte d'agent de sécurité. Après quatre années pendant lesquelles Maude a volé pour plus de 2 000 $ de vêtements seulement, elle se fait arrêter.
Des histoires comme celle de Maude, il en pleut. Au Centre Jeunesse de Montréal, où sont gardés les dossiers des jeunes contrevenants de la métropole, près de 30 % des délits rapportés chaque année concernent le vol à l'étalage. Selon Statistique Canada, 19 000 jeunes Canadiens ont été accusés de ce méfait en 1994, dont plus de 2 000 au Québec. Parmi ces jeunes voleurs, on compte presque autant de filles que de garçons, qui proviennent de familles riches comme de familles pauvres. Rien dans le look des ados ne reflète cette conduite délinquante. Si l'on se fie à la frimousse de Maude, on lui donnerait le bon Dieu sans confession. Ces jeunes malfaiteurs ne semblent avoir qu'un trait en commun : ils volent en groupe. " J'étais toujours avec une amie, dit Maude. Toute seule, je me sentais moins courageuse. "
Qui vole un oeuf vole un boeuf?
Criminologue et délégué à la jeunesse au Centre Jeunesse de Montréal, François Lafaille rencontre beaucoup d'ados qui ont été arrêtés pour vol à l'étalage. " Les jeunes se trouvent dans une situation particulière. Ils sont constamment sollicités par la publicité des grandes compagnies de vêtements alors qu'ils n'ont pas beaucoup d'argent. " Pour plusieurs ados, le seul moyen de s'offrir veste de cuir ou disques compacts, c'est de les piquer. Si, en plus, certains de leurs amis se vantent du fait qu'ils ne se font jamais prendre, la tentation de faire comme eux est grande. " Plusieurs jeunes arrivaient à l'école avec de beaux vêtements qu'ils n'avait pas payés, raconte Jessica. J'avais l'impression que tout le monde volait et que c'était facile. " Arrêtée après avoir commis son premier vol, l'adolescente de 15 ans a rapidement constaté que rien n'était plus faux.
Le goût de suivre la mode, d'adopter un style ou de se conformer à certaines images véhiculées par les médias joue également un rôle de taille dans ce problème. Les adolescents piquent donc des vêtements, des cosmétiques, des bijoux, des disques, etc. Il ressort que l'ennui serait aussi un facteur important. " Souvent, je rencontre des ados dont les parents travaillent beaucoup. ", note Margaret O'Neil, également déléguée à la jeunesse au Centre Jeunesse de Montréal. " En volant, ces jeunes lancent un cri d'alarme pour qu'on s'occupe d'eux. " Certains piquent même tout simplement pour ne pas dépenser leur argent de poche. Cependant, ces petits filous ne sont pas tous des gangsters en puissance. François Lafaille et Margaret O'Neil conviennent que seulement 10 % des jeunes qu'ils rencontrent à la suite d'un vol à l'étalage ont de graves problèmes de comportement. Pour ces adolescents, le vol est le prélude à d'autres actions délinquantes : vandalisme, recel, vente de drogue, etc.

Piquer, c'est voler
Bonne nouvelle, donc : la majorité de ces jeunes contrevenants ne récidivent pas. " Ils ont compris que, même s'ils n'ont volé qu'un tube de Clearasil, ce geste a l'effet d'une bombe dans leur vie ", indique monsieur Lafaille. En effet, les conséquences de leur inconduite les suivent pendant très longtemps. Après l'humiliation de l'arrestation viennent le renforcement des règles familiales et la méfiance des camarades. Jessica doit maintenant regagner la confiance de sa mère, qui lui interdit d'aller magasiner si elle n'est pas accompagnée d'un adulte. L'adolescente doit également fournir les factures de tous ses achats. Pour sa part, Maude a dû cesser de fréquenter sa copine des 400 coups. En plus, elle a failli perdre sa meilleure amie, qui n'a jamais approuvé cette activité. " Elle a été catégorique : si tu voles encore, je ne te parle plus. "

Toutefois, pour Margaret O'Neil, cette infraction peut avoir aussi des conséquences positives. Tout compte fait, il est possible qu'elle donne aux ados l'occasion de faire le point avec leurs parents puisqu'une arrestation amène inévitablement une discussion en famille. Ensemble, parents et enfants réussissent parfois à rétablir la situation en reconnaissant l'influence négative d'une amie ou en décelant un problème d'ordre scolaire ou familial. " L'adolescence est une période importante pendant laquelle il peut y avoir des dérapages; un premier délit comme le vol à l'étalage peut n'être qu'une erreur de parcours. "
Personne n'est gagnantDu rouge à lèvres au manteau de cuir en passant par le disque compact, peu importe la valeur de l'objet volé, le commerçant est toujours perdant. " Selon le Conseil québécois du commerce de détail, cette infraction fait perdre chaque jour un million de dollars aux commerçants canadiens ", affirme l'agent Daniel Monette de la division de la prévention de la police de Montréal. Plus de 350 millions de dollars par année, c'est beaucoup d'argent! Et c'est toute la clientèle qui paie pour ces vols. En effet, pour compenser ces pertes, les propriétaires de magasins augmentent leurs prix.
Afin de prévenir le vol à l'étalage, les marchands intensifient leurs efforts pour bien servir la clientèle. " Lorsqu'un client entre dans le magasin, l'employé lui signale qu'il l'a vu en le saluant et en lui offrant son aide. " Les commerçants évitent également de laisser un client seul dans une allée... pour ne pas éveiller le voleur qui sommeille peut-être en lui. En effet, à l'abri des regards, il peut être tentant de glisser un objet dans son sac ou de partir sans payer pendant que le caissier n'est pas à son poste. Mais attention! La plupart des magasins sont munis de dispositifs contre le vol : caméras visibles ou cachées, miroirs omnidirectionnels et détecteurs magnétiques, sans compter tous les agents de sécurité qui veillent au grain.
La solidarité des marchands constitue également une forme de prévention. Par exemple, certains vendeurs n'hésiteront pas à informer le commerçant d'à côté qu'un ado l'observe de l'extérieur de son magasin. À l'intérieur, on reconnaît facilement un voleur à sa façon de circuler : il arpente les allées à la recherche des surveillants de l'établissement et promène son regard au plafond pour localiser les caméras.
Repartir à zéro
Après avoir rencontré tour à tour agent de sécurité, policiers et délégué à la jeunesse, Maude a pu réparer sa faute en participant à une discussion de groupe sur les conséquences du vol. Pour ce qui est de Jessica, elle a effectué des travaux communautaires dans une garderie en tant qu'aide-cuisinière. Bien qu'elles soient parfois tentées de recommencer, les deux jeunes filles ont fait une croix sur le carrière de petites voleuses. " Je sais que si je recommence la punition sera plus sévère ", convient Jessica.
Pour sa part, Maude avoue avoir parfois de la difficulté à résister à l'envie de s'offrir de beaux vêtements sans payer. " Je retiens mes mains, dit-elle en riant. Le vol, c'est fini. Je vais bientôt avoir 18 ans et je veux être honnête. " Celle qui a donné du fil à retordre à son entourage s'est découvert une nouvelle passion. " Je veux étudier la massothérapie. J'aime masser les gens. C'est l'fun de pouvoir faire du bien aux autres ", conclut-elle. Pour ne pas voler en rase-mottes
On te surprend à voler un superbe chandail dans un magasin. Si, malgré tout, la chance te sourit, le commerçant te laissera filer à condition que tu lui remettes le vêtement ou que tu le paies. Cependant, sois assurée que tu seras une cliente hautement surveillée lors de ta prochaine visite dans ce magasin... si tu oses y remettre les pieds, bien sûr! En règle générale, quelle que soit la valeur de l'objet volé, le commerçant portera plainte. Les policiers se rendront alors immédiatement sur les lieux pour te faire subir un interrogatoire. Ils aviseront ensuite tes parents et signaleront la plainte au substitut du procureur général. Comme il s'agit d'un acte criminel - le vol à l'étalage est un délit mineur qui te place sous l'autorité de la Loi sur les jeunes contrevenants - ce représentant de la justice vérifiera si la preuve est suffisante pour t'accuser devant la Chambre de la jeunesse (le tribunal pour les mineurs). Si c'est le cas, la plainte sera transmise au délégué à la jeunesse de ta région, responsable de l'évaluation et de l'orientation de ton dossier.
Pour éviter de comparaître en cour et d'avoir un casier judiciaire, tu dois plaider coupable et être prête à collaborer avec le délégué à la jeunesse. Si c'est la première fois que tu es accusée de vol à l'étalage, deux avenues sont possibles. Le délégué à la jeunesse peut décider de te faire participer à une discussion avec d'autres jeunes contrevenants. Cette séance, à laquelle les parents et lui-même prennent part, a pour but de te faire prendre conscience de toute l'implication de ton geste, tant pour la victime que pour toi et ta famille. Le délégué peut décider plutôt de te diriger vers les " mesures de rechange ". Il optera alors pour l'un des trois volets de ce programme. En premier lieu, il peut exiger que tu verses une somme d'argent à un organisme de charité. Il peut également t'inviter - fortement! - à participer à un atelier de réflexion sur les conséquences du vol. Finalement, il peut t'assigner des travaux que tu exécuteras bénévolement : aide-monitrice dans une garderie, ménagère dans une maison pour personnes âgées, aide-cuisinière dans un centre d'accueil pour itinérants, etc. Ton travail communautaire est supervisé comme s'il s'agissait d'un stage de formation. Toute transgression aux règles fixées par le délégué peut te conduire devant le juge. De plus, si on te reprend à voler, il est possible que le délégué à la jeunesse t'envoie directement devant la Chambre de la jeunesse. Une fois reconnue coupable par le juge, tu traîneras un casier judiciaire pendant deux ans et tu n'auras plus le droit aux mesures de rechange.
Par ailleurs, les commerçants tentent à leur façon de décourager les petits voleurs. Ainsi, certains marchands n'hésitent pas à traîner les parents en cour pour leur réclamer de l'argent. Bien souvent, le montant exigé dépasse largement le coût de l'objet volé. Dans leurs calculs, les commerçants tiennent compte des sommes importantes qu'ils doivent dépenser pour installer des dispositifs de sécurité afin de contrer le vol à l'étalage. Ainsi, le vol d'un article valent 50 $ peut entraîner une réclamation de 200 $. C'est un peu cher pour un chandail à la mode, non?